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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 18:18
Les historiens et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France
Les historiens et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France
Les historiens et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France

Thème 1. Le rapport des sociétés à leur passé.

ETUDE DE CAS.

Les historiens et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France 

 

Introduction : 

Première notion à définir: la mémoire collective d'un événement :

- c'est une représentation du passé liée à un vécu que partage un groupe et dont il entretient le souvenir. Elle est donc subjective, liée à l'émotion et n'intègre que les informations qui la confortent. Elle est parfois du registre du sacré, de la croyance collective.

- Elle est plurielle: il n’y a pas une mémoire mais des mémoires d’un même événement rapportés aux différents groupes  qui en ont été les acteurs et qui en construisent des images différentes. 

- Elle est l'objet d'une construction souvent a posteriori et peut évoluer selon les contextes.

- Dans une mémoire construite à propos d'un événement  il y a toujours une part de spectacularisation et une part d'occultation ou de refoulement par le rejet de ce qu’elle refuse de voir.  


- La  mémoire fait parfois l'objet de décision de l'Etat pour lui rendre hommage et en faire une mémoire officielle. Ce sont les politiques de la mémoire. Exemple: lorsqu'un lieu entre dans le patrimoine national parce que des événements importants s'y sont déroulés. Autre exemple: des jours deviennent fériés et des cérémonies y sont organisées. Autre exemple: les programmes scolaires se doivent d'intégrer tel événement au nom d'une reconnaissance officielle de l'événement.

Seconde notion à définir: le travail de l'historien face aux mémoires.

L'historien a pour tâche de restituer le passé de la manière la plus objective possible. Il s'appuie sur une étude critique des sources (écrites, orales, archéologiques, etc.). Ainsi, mémoires et histoire ont des différences quant au type de questionnements adressés au passé. Les mémoires veulent réhabiliter, "sauver de l'oubli", alors que l'histoire veut comprendre et expliquer le passé. Même si l'historien ne doit pas, dans un souci d'objectivité, être soumis aux enjeux des mémoires, il peut être influencé par la pression collective de la société dans laquelle il vit et travaille. Il existe ainsi de nombreux liens et interactions entre mémoires et historiens.

Problématiques du cours :  

La Seconde Guerre mondiale en France représente un traumatisme majeur: l'armée française a été rapidement battue par les Allemands, le nouveau dirigeant français, le maréchal Pétain, a très vite renoncé à toute résistance et a collaboré avec les Nazis.  

Dès lors quelle(s) représentation(s) les Français vont-ils construire après-coup de leur participation à ces événements des 1944, année de la libération du territoire, jusqu'à nos jours? Et quel fut le travail des historiens?

Annonce du plan:

Pendant plus de vingt ans, de 1944 jusqu'au début des années 1970, les Français vécurent avec l'idée que la France avait été totalement résistante (Partie 1). C'est seulement après 1970 que cette mémoire sera remise en question et que les historiens pourront commencer à vraiment travailler de façon plus objective sur l'attitude des Français au cours de la SGM (Partie 2).

 

 

Partie 1.  Le mythe résistancialiste et les historiens: de la Libération (1944) au début des années 1970.

 

 

1. Une société traumatisée

La France sort de la guerre désunie et affaiblie :

  • La France a subi de nombreuses pertes humaines avec plus de 500 000 morts.
  • Les bombardements ont détruit de nombreuses villes et des installations industrielles.
  • La France est divisée entre les collaborateurs (environ 55 000 personnes ont servi avec les forces allemandes ou pétainistes) et les résistants (200 000 personnes possèdent la carte de combattant de la Résistance) sur environ 40 millions de personnes.

2. La priorité à l'union nationale

L'objectif au lendemain de la guerre est de mettre en avant l'unité du pays dans son combat contre l'occupant allemand :

  • L'ordonnance du 9 août 1944 indique que "la forme du Gouvernement est et demeure la République. En droit, celle-ci n'a pas cessé d'exister". L'Etat autoritaire et xénophobe de Pétain (le régime de Vichy) ne peut pas, officiellement, être considéré comme légitime.  L'objectif est de minimiser la responsabilité de la France et des Français dans le régime de Vichy, que De Gaulle considère comme "nul et non avenu".
  • Le terme de "mythe résistancialiste" est utilisé par l'historien Henry Rousso pour décrire la lecture héroïque d'une France qui aurait été totalement résistante.

Lors du retour de De Gaulle au pouvoir en 1958 (naissance de la Ve Répubique), le mythe résistancialiste est à son apogée. Il est volontairement entretenu dans un contexte difficile pour la France engagée et divisée dans la guerre d'Algérie :

  • Les commémorations de la Résistance se multiplient.
  • Le mémorial de la France combattante est inauguré au Mont-Valérien en 1960.
  • En 1961, le Concours national de la Résistance et de la déportation est créé afin de permettre de maintenir vivant la mémoire de la Résistance auprès des jeunes Français.
  • En 1964, les cendres de Jean Moulin sont transférées au Panthéon et la cérémonie est retransmise à la radio. Ce moment est considéré comme l'apogée du mythe résistancialiste.
  • Ce mythe résistancialiste n'est pas entretenu que par le pouvoir, il est assez répandu au sein de la population.

Le film La Grande Vadrouille en 1966 met en avant le soutien de nombreux Français à la Résistance.

3. Les communistes français construisent une mémoire qui, en glorifiant leur engagement contre les nazis, va dans le même sens et renforcent le mythe résistancialiste.

Les communistes ne veulent pas laisser aux seuls gaullistes la glorification de la Résistance :

  • Ils présentent le Parti communiste comme le "parti des 75 000 fusillés". Ce chiffre est exagéré puisque les historiens estiment à 30 000 le nombre de fusillés dont une majorité est communiste.
  • Dans un contexte de début de guerre froide, les communistes souhaitent entretenir le prestige dont ils jouissent auprès de la population. Ils veulent aussi faire oublier leur soutien au pacte germano-soviétique de 1939.

4. Les autres mémoires sont refoulées.

- La mémoire des victimes des génocides: les Juifs et les Tsiganes

Personne pour écouter prendre en charge les Juifs déportés revenus (env. 2500/80 000). Lesquels ont la plus grande difficulté à récupérer des biens, à trouver des coupables à leur déportation. En outre, ils ont un sentiment de culpabilité d’être survivant. Ils ont une difficulté à exprimer par des mots ce qu’ils ont vécu, difficulté à se faire entendre car ce qu'ils ont à dire n’entrent pas dans la mémoire qui est en train d’être forgée, celle du résistant.

 

5. Dans ce contexte, le travail d'historien devient très difficile:

- la pression du mythe résistancialiste rend difficile une mise à distance critique

-  Aucune archive publique n’est accessible en France avant 1979.

- D'où  cette thèse parue dans Histoire de Vichy, en 1954, de l'intellectuel Robert Aron: il énonce la théorie du "glaive et du bouclier" selon laquelle Pétain aurait été le bouclier de la France et l'aurait protégée des nazis alors que de Gaulle aurait été le glaive qui, de Londres, tentait d'affaiblir l'ennemi commun. Robert Aron développe donc l'idée d'un double-jeu de Pétain face à Hitler.  

- Ce livre est resté une référence jusqu'au début des années 1970 où les travaux d'un autre historien, Robert Paxton l'ont remis en question.

 

 

Partie 2. Le travail des historiens et la remise en question du mythe du résistancialisme à partir des années 1970

 

1. La fin du mythe résistancialiste

Les historiens français, après la guerre, ont épargné le régime de Vichy et la collaboration.. Il faut attendre la fin des années 1960 et surtout les années 1970 pour assister à un retour des mémoires et voir se briser le mythe résistancialiste.

Plusieurs facteurs expliquent cette évolution :

  • Le parti communiste décline lors des élections et perd de son prestige. De plus, le général de Gaulle meurt en 1970.
  • Les nouvelles générations n'ont pas vécu le conflit et ne sont pas prisonnières de cette volonté de glorifier le rôle des Français pendant la guerre.

Plusieurs acteurs vont agir pour remettre en question le mythe du résistancialisme.

1er acteur: en 1971, Marcel Ophüls, dans un film-documentaire, Le Chagrin et la pitié, retrace le quotidien des Français à Clermont-Ferrand pendant la guerre. Ce documentaire bouscule les idées reçues sur les Français pendant la guerre.

  • Il montre que la Résistance était minoritaire et que la majorité de la population, quand elle n'était pas pétainiste, était très passive face au régime de Vichy.
  • La télévision publique refuse de diffuser le reportage, mais lors de sa sortie au cinéma en 1971, ce sont plus de 500 000 personnes qui assistent à sa diffusion.

2e acteur: en 1972, l'historien américain Robert Paxton, à partir d'un travail sur les archives allemandes, publie l'ouvrage La France de Vichy. Il y montre la complicité active du régime de Vichy avec le régime nazi:

  • la collaboration de la France avec l'Allemagne n'a pas été imposée, comme on le croyait, par les nazis vainqueurs mais c'est Vichy qui proposa une collaboration d'Etat, c'est-à-dire une association à part entière avec l'Allemagne nazie.
  • La France de Vichy avait, montre Paxton, de tous les pays occupés, fourni le plus d'ouvriers à l'Allemagne pour dynamiser son économie.
  • L'historien américain met également en valeur le fait que la France de Vichy a pleinement participé à la Solution finale et aidé, de son plein gré, à les déportations des 75 000 juifs français.

 

2. Le réveil de la mémoire de la Shoah

Après la guerre, les témoignages des Juifs rescapés des camps de concentration, lorsqu'ils sont exprimés, sont peu entendus. Après le temps du refoulement vient le temps de la prise de conscience des mémoires refoulées.

Le procès d'Eichmann en Israël, en 1961, constitue un choc dans la mémoire de la Shoah car ce procès libère la parole des témoins de la Shoah.

  • Une mémoire émerge progressivement sur le sort particulier subi par les Juifs lors de la Seconde Guerre mondiale.

Les différents travaux, ainsi que les procès, permettent à la mémoire de la Shoah de s'intégrer progressivement dans la mémoire nationale :

  • Serge Klarsfeld et sa femme Beate adoptent une "stratégie judiciaire". Ils pourchassent les criminels nazis, en s'appuyant sur la loi de 1964 qui rend imprescriptibles les crimes contre l'humanité. En 1987, le procès de Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise et responsable de la torture et de l'exécution de Jean Moulin, le condamne à la perpétuité.
  • En 1985, Claude Lanzmann réalise Shoah, un reportage de 10 heures expliquant le génocide et s'appuyant sur des témoignages et des prises de vue sur les lieux du génocide.

Mais ce réveil de la mémoire juive provoque, en réaction, une montée du négationnisme en France:

  • Exemples: Louis Darquier de Pellepoix, ancien commissaire général de la question juive de Vichy, déclare en 1978 dans un magazine français : "À Auschwitz, on n'a gazé que des poux." Robert Faurisson publie en 1979 une tribune dans Le Monde intitulée "Le problème des chambres à gaz, ou la rumeur d'Auschwitz". Dès 1987, Jean-Marie Le Pen expliquera dans une émission radiophonique à RTL que les "chambres à gaz sont un point de détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale" et le répétera dix ans plus tard à un journaliste du magazine américain New Yorker.

 

  • Le négationnisme consiste ainsi à prétendre, notamment par la négation de l'existence des chambres à gaz ou de la volonté d'extermination des Juifs d'Europe par les nazis, que la réalité de ces crimes relèverait de mythes

 

3. Le rôle de l'Etat face au réveil des mémoires.

L'État français, depuis le général de Gaulle, n'a pas reconnu le rôle de la France en précisant que "Vichy, ce n'était pas la République".

Dans le cadre de la préparation des commémorations des 50 ans de la rafle du Vélodrome d'Hiver en 1992, un scandale naît autour du rôle joué par François Mitterrand durant le régime de Vichy :

  • Mitterrand a été fonctionnaire du régime de Vichy avant de rejoindre les rangs de la Résistance. Il fait partie du groupe des "vichysto-résistants", c'est-à-dire des personnes qui ont suivi le régime de Vichy avant de s'en détacher pour rejoindre les rangs de la Résistance.
  • La presse indique que le président fleurit chaque année la tombe de Pétain.
  • Mitterrand annonce alors en 1993 la création d'une journée nationale des victimes des persécutions racistes et antisémites.
  • Il est aussi l'artisan de la réconciliation franco-allemande.
  • Pour lutter contre le négationnisme, l’Etat  met en place, sous la présidence de Mitterrand, la loi mémorielle Gayssot qualifiant de délit la contestation de l’existence  des crimes contre l’humanité. (1990). Une loi mémorielle est une loi dont le rôle est de veiller au respect des mémoires

Avec le président Jacques Chirac, l'Etat français reconnait officiellement et solennellement les crimes de l'État français :

  • Le 16 juillet 1995, Jacques Chirac reconnaît officiellement la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs et déclare que la France a "commis l'irréparable".
  • Cette prise de position est le résultat d'une prise en compte des travaux des historiens sur la question.

Depuis la repentance de Jacques Chirac, de nombreuses journées mémorielles sont instituées et les mémoriaux se multiplient.

 

4. Le rôle des historiens face au réveil des mémoires et à l'action de l'Etat.

Les historiens s'interrogent sur cette résurgence des mémoires et son incidence sur leur travail :

  • En 2005, des historiens, dont Benjamin Stora, lancent la pétition "Liberté pour l'histoire" pour dénoncer les lois mémorielles comme la loi Gayssot. Ce texte, signé par plus de 600 personnes, critique ces lois qui "ont restreint la liberté de l'historien" et indique que ce n'est pas "le Parlement ou l'autorité qui doit définir la vérité historique".

 

  • L'historien Pierre Laborie permet avec ses travaux d'éclairer le rôle des Français pendant le régime de Vichy et de sortir de l'opposition traditionnelle entre collaborateurs et résistants. Il confirme que la Résistance était un phénomène minoritaire, mais il indique qu'elle n'aurait jamais pu tenir sans le soutien silencieux d'une majorité de la population. Ainsi, l'histoire, en retraçant la complexité du passé, permet de sortir d'une vision manichéenne de la société.

 

Les historiens contribuent aussi à faire émerger des mémoires qui sont marginales.

  • Le génocide des Tziganes tient une place marginale dans les commémorations des victimes de la guerre. Emmanuel Filhol utilise le terme de "mauvaises victimes". Il montre que les traces de ce génocide ont été ensevelies et que, par exemple, de nombreuses communes refusent d'admettre l'existence de camps de Tziganes sur leur territoire pendant la guerre.

 

CONCLUSION.

Après la période de deuil et d’unanimité qui suit la libération, les différentes mémoires de la Seconde Guerre mondiale n’ont jamais cessé de s’affronter. La France a réussi sa réconciliation avec l’Allemagne, mais pas avec elle-même. Le mythe résistancialiste a refoulé Vichy pendant un quart de siècle, puis dans les années 70, le mythe s'est effondré et un sentiment de culpabilité diffus s’est installé pour un nouveau quart de siècle.

 

 

 

 

 

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